Aujourd'hui Peut-être ou alors Demain...

A toi, ma chère mémé,
Elle va mourir demain, ou peut être aujourd'hui. Elle va partir trop tôt de cette vie qui ne la retient déjà plus, qu'elle même peine à retrouver.
Trop tôt pour ceux qui l'aiment, trop tard pour ceux qu'elle a aimés et qui l'ont devancée. Elle est seule, seule depuis longtemps. Et ce "longtemps" lui semble être un "toujours" qui n'est plus rythmé que par la nuit, le jour, le jour et la nuit. Autrefois s'alternaient les plaisirs et les peines, les rires et les pleurs. Mais aujourd'hui tout à la même saveur, le même goût fade.
Elle avait peut être promis de chérir jusqu'à la mort un homme dont on ignore peut être le nom et dont elle cache le souvenir. Elle s'était peut être promis d'en rester digne jusqu'à ce jour et la voilà dans ce mouroir. Et lui qui n'est pas là. Lui qui ne sait peut être pas. Elle qui l'espère, lui, peut être encore.
C'est comme...comme si même les souvenirs devaient rester dehors. Comme si on n'acceptait dans cette maison de retraite que l'enveloppe sans le contenu. D'ailleurs "maison de retraite" quelle absurdité. "Maison de retrait" pour ces êtres qu'on retire du monde, qu'on retire de la vue de tous et que l'on parque pour qu'ils apprennent en choeur à mourir.
Ses yeux m'implorent, et je ne sais si c'est de rester encore un peu ou de partir un peu plus vite.
Il suffirait peut être que je lui donne la main. Que je lui donne sans la lui tendre, il y a si longtemps qu'elle ne peut plus l'attraper. Ses mains tremblent comme tout son corps et je la regarde sans comprendre d'où vient ce froid qui la parcoure ou cette peur.
Je lui ai apporté des oranges. C'est idiot. Elle n'est pas en taule. Mais elle est enfermée. Dans sa chambre comme dans une geôle, en silence comme dans une cellule.
Pourtant, pourtant son regard se tourne toujours dehors. Pourtant, sa voix me parle encore d'ailleurs. Elle ne se reconnaît pas dans cette petite vieille qu'on assiste jusqu'à manger, bouger, pisser. Elle n'est plus rien qu'un vieux corps qu'on trimballe pour lui faire prendre la lumière avant qu'il ne se déssèche. Comme une plante qu'on ne voudrait pas faire crever mais dont on ignore l'entretien.
Elle est le spectateur de son propre spectacle, impuissante à tirer ses propres ficelles, clouée dans ce lit d'hôpital depuis tant d'années. Elle n'en sortira plus que les pieds devant mais sa tête elle, sa tête est si prêt de moi. Elle voudrait se sauver j'en suis sûre, je voudrais tellement qu'elle le puisse.
Ses mots sont autant de soleils qui s'éclatent aux quatre murs. Elle qui aimait tant la campagne, la voilà emmurée vivante. Elle me parle. De nos souvenirs. De nos éclats de rire. De sa Yougoslavie et de saveurs d'antan. Elle me sourit sans doute mais je ne la vois plus. J'ai des larmes qui coulent de trop la comprendre, de trop l'aimer sans doute et de ne rien comprendre.
Rien, rien de ce qu'elle fait là. Clouée à ce lit qui semble la retenir.
Je vais partir. Reprendre mes oranges qu'elle ne mangera pas. Je vais sourire et l'embrasser et partir sans me retourner pour ne pas l'arracher à ses draps.
Mais qu'elle ne meurre pas là, non pas comme ça, pas elle. Qu'elle se lève, qu'elle me suive et qu'elle aille mourir au soleil....
Mais pas là, entre ces quatres murs, ou ces quatre planches....
