A Deux Pas...

On était à deux pas.
A deux pas du bistrot qui hébergeait nos rires. Quelques instants plus tôt, on y était assises.
La montre au poignet et l'oeil rivé sur ce temps qui passe, on venait juste de se lever pour partir, chacune d'un bord...fallait-il qu'alors on se retrouve...
Parce que le temps a passé et qu'on est resté là, à regarder partir les heures, se vider la terrasse et se remplir ce coin de trottoir. Ce n'est pas la pluie qui battait le pavé ce soir là, pas plus que mes talons qui martelaient le sol.
Non, nous étions à deux pas du bistrot, l'antre des discussions. Nous aurions pu y rester, n'en point partir et enchaîner nos confidences. Mais l'endroit soudain nous est apparu trop familier, trop coutumier du fait sans doute et nous l'avons quitté pour un ailleurs peu éloquent.
Un bout de trottoir. Un bout de pavé où tout un chacun vient battre de l'aile, vient flotter en passant sans jamais trop s'y attarder. Peut être la dame du soir qui vend son reste de vertu aux preneurs d'âmes...peut être. Peut-être est-ce la seule à avoir égrainé ses chagrins et ses déboires par tous les temps, par tous les jours.
Mais nous. Nous qui venons battre le pavé de nos mots. Nous, nous qui nous répandons sans fausse pudeur, de tout notre saoul dans la tiédeur du soir. Que nous arrive-t'il?

Ce pavé c'est la place des déboires, le caniveau de l'homme ivre que la vie même a jeté. Ce pavé c'est le marque-page des amoureux qui s'y donnent le premier comme le dernier de leurs baisers. Ce pavé c'est la fête, l'opulence des marchés d'été, le cartable qui roule vers la première rentrée, le talon décidé de la femme pour l'amant, le petit pas de la maman qui promène son tout-petit. C'est aussi le miroir de quelques larmes, le berceau de nos pensées quand notre vague à l'âme nous perd sur le bitume. C'est là qu'un chien vagabond est venu renifler, qu'une pièce de six sous s'en est venu rouler, que subrepticement le portable a sonné, que la première pluie s'est mise à tomber.
A deux pas. A deux pas l'une de l'autre, nous en avons fait notre territoire. Pour une petite heure qui a pris des allures d'éternité, nous avons déballé là toute notre amitié. Nous l'avons regardée se construire mot à mot, s'embellir de confidences et prendre ses couleurs au feu du soleil, comme à celui de nos sourires.
Pourquoi là, pourquoi pas au bistrot? Je crois qu'il est des mots qui ont besoin d'espace, besoin de place et de respirer. Il n'y avait que là, sur ce lieu à tout le monde que l'on pouvait marquer la différence sans en avoir l'air, là en plein jour, sans y prendre garde. Nous avons parlé. Nous avons échangé nos vies de l'une à l'autre sans nous en démunir.
Il faisait beau, il faisait soleil, t'en souviens-tu? Nous étions à deux pas l'une de l'autre, à cette distance qui suffit pour s'entendre en se regardant. C'était un jour d'Avril et nous comptions encore notre âge.
Combien de nos pas encore, combien de nos mots toujours iraient envahir le pavé jusqu'à notre trépas?
Combien de ces instants hors du temps et pourtant posés là aurions nous la chance de vivre?
Tu m'offrais là une amitié qui me débordait des mains, faites de mots simples pourtant, comme tombée du ciel sur le pavé. Il y avait des mots partout que j'emportais avec moi, sans trop me retourner ce soir là pour ne pas y rester planter.....
A toi mon amie, qui ballade le soleil dans ta musette...
Tu te reconnaîtras...
