
Photo perso de la "sentinelle" vue du dessus
D'un geste séculaire il a refermé la porte derrière lui. Il se croit seul dans cette cuisine. Il ne la regarde même pas. Et bientôt il ne regardera même plus ce décor qui pourtant l'accueille chaque jour et qu'il ne connaît même pas. Son regard est ailleurs. Dans l'océan où il se perd, il a trouvé son phare, sa "sentinelle de l'obscur". Il communie avec un horizon que nous ne percevons pas, logé au fond de son bocal de verre, sa sacrosainte bouteille.
Il a déjà l'air d'un goujon en mal de flotte, d'un affamé en mal de tout, d'un alcoolique en mal de boire. Mais il ne le sait pas. Il n'y a que nous pour nous intéresser à son cas -parce que, pense t'il, nous n'avons sans doute rien de mieux à faire.
Il n'y a rien à reconnaître de l'être aimé. Il s'en fout. A l'heure qu'il est, comme une évidence, il se fout de tout. Le jour, la nuit, les autres... Il ne sait comment bazarder ce sourire qu'il avait aux lèvres en entrant. Il l'encombre et lui trouve un goût amer, un goût qui poisse.
Nous sommes revenus nous asseoir. Presque à la même heure. Comme chaque jour. Nous causons fort pour masquer tout. Mais ce que nous ne pouvons entendre, nous le devinons tous: Il fait semblant de tatônner. Il ouvre la lourde porte du frigo d'où il extirpe l'élixir. Le clac du buffet où se cachent les verres et là, au milieu du discours -que personne n'écoute- l'instant d'après. Cet instant où le fiel se déverse dans la coupe.
Bien sûr il y a de la souffrance. Plus grande est celle de voir ou de boire? Je n'ai pas cette réponse. Mais la souffrance si elle explique, et parfois excuse, la dérive, n'enlève rien à l'image dégradante de l'être aimé. Et si lui enferme tous ses espoirs dans cette bouteille, les nôtres ne sont nulle part.
Il est revenu s'asseoir comme il a pu. Vautré, mal calé au milieu de nous. Il a remis son sourire sur ses lèvres, comme il a pu, mais il n'a pas tenu. La démarche est chancelante, les mots aussi. L'horizon vascille au bord de ses yeux, prêt à tomber, rêve déchu.
Il ne parle pas. Il mâche les mots comme des éponges.
Nous nous sommes tus. Presque au même moment.
La bouteille est vide. Le silence aussi....
Il se lève. Titube. Râcle la porte. Tombe...et ne se relève pas. Il s'écroule. Telle une serpillère endimanchée.
Mon amour a un goût qui poisse, il se dérobe. Une sorte de haine le happe à grandes lampées.
Et pourtant...je l'aime.Je ne veux pas qu'il reste là. Mais qu'il se relève et qu'il aille se coucher.
Et puis, il faudra penser à enlever cette porte....

ajouter un commentaire commentaires (7) créer un trackback recommander

"Les Vivants et Les Morts" de Gérard Mordillat
Exotisme et dépaysement.
A venir ...










Commentaires